Interview I Have A Tribe : « je veux garder mes instincts d’enfant »

« La Lune au-dessus de mon studio était belle et jaune ». Patrick O’Laoghaire, aka I Have A Tribe (mais où est sa tribu ?) a tout naturellement intitulé son premier album tant attendu Beneath a Yellow Moon, sorti en octobre 2017. Après plusieurs EPs avec Conor O’Brien de Villagers et Rob Ellis (Anna Calvi, PJ Harvey), le pirate à barbe qui se considère comme un homme « inachevé » livre un LP à la beauté immédiate. On succombe sans peine à son cocktail piano-voix au service de torch-songs déchirantes. Onze titres très personnels aux mélodies crève-cœur qui lorgnent vers le cabaret. A son QG à Dublin, l’un des meilleurs songwriters irlandais nous a parlé magie de la voix, sagesse et innocence, du maître Leonard Cohen et… hurling.

Dans le Irish Times, vous avez déclaré que faire de la musique, c’était comme jouer au hurling. Vous pouvez expliquer cela à une française qui ne connaît rien à ce sport ?

(rires). Oui c’est tout à fait ça, je confirme. J’ai commencé à jouer au hurling quand j’avais 5 ou 6 ans. On apprend comment jouer avec la balle, courir avec elle. Cela demande beaucoup de rapidité d’exécution. Le jeu doit devenir instinctif en fait. Comme en musique. C’est pour cela que je veux laisser un petit pourcentage de ma musique ouverte. Je ne m’inquiète pas trop des imperfections qui pourraient apparaître car c’est peut-être par ce biais que va naître la magie. Il y a une raison pour tout.

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Après deux EP (Yellow Raincoats en 2014 et No Countries en 2015), vous avez pris votre temps pour sortir votre premier album en 2017. Pourquoi ?

Je ne sais pas. Une partie de moi voulait que cela aille plus vite, une autre me disait de ralentir. Il fallait trouver le bon moment. On l’a enregistré il y a un an et demi et il nous a fallu une semaine pour le faire. Ce fut donc très rapide.  J’ai conçu cet album en partie comme un journal intime, un instantané de ce que j’étais à l’époque. C’est étrange car maintenant je ne suis plus tout à fait cet homme… On n’a pas fait beaucoup de prises, pour garder de la spontanéité.

La spontanéité : c’était aussi le crédo de votre producteur,  Paul Savage (Mogwai, Frantz Ferdinand, King Creosote) ?

Oui, totalement. Je l’avais déjà rencontré sur un autre projet. On a pris le temps de tenter des choses ensemble. J’aimais ce qu’il avait fait avant et le travail avec lui s’est fait de manière naturelle. J’avais collaboré avec Rob Ellis avant et leurs méthodes sont assez similaires au final. Ils sont toujours au service de la chanson. Pour moi une chanson est toujours en écriture, donc j’ai tendance à prendre mon temps.  Je ne suis pas un control freak : j’ai besoin d’un regard extérieur et quand la confiance est là…

Sur les EP précédents, il y avait des sons électroniques. Sur l’album, c’est plus organique…

A l’origine, je devais en mettre mais j’ai fini par les enlever. J’étais dans cette phase où je voulais faire les choses simplement. Je voulais limiter les ingrédients, voir si l’épure pouvait apporter un peu de puissance. Cela donne un son « cabaret », de piano bar, lieu où je me suis produit pendant des années d’ailleurs. C’est une musique humaine : juste quelqu’un derrière un instrument qui essaie de vous raconter une histoire, d’instaurer une sorte de conversation. Une voix, un piano et rien d’autre pour vous distraire du message délivré. Cela me permet de me mettre en danger, d’être plus vulnérable.

Votre  voix  module beaucoup au cours d’une chanson, du murmure au chant puissant…

Elle change beaucoup, c’est vrai. Je ne veux pas tout donner, tout dire tout de suite. Certains aiment entrer dans une pièce et crier. Ce n’est pas ma façon de procéder. Le début de la conversation est important. Je préfère attendre, installer une certaine atmosphère, accueillir mon interlocuteur avec douceur,  et ensuite sortir tout ce que j’ai. On peut être aussi puissant en murmurant qu’en poussant la voix. C’est ma façon de délivrer mon message et de faire un bout de chemin avec la personne qui m’écoute.

On vous compare souvent à Conor O’Brien de Villagers et surtout Anohni (ex Antony and the Johnsons) : cela vous embête ?

Pas du tout. Il y a vraiment pire comme comparaison (sourires). La voix d’Anohni m’émeut beaucoup.  Si j’arrive à faire ressentir la même émotion, cela me va parfaitement. J’ai collaboré avec Conor O’Brien sur des projets antérieurs. J’aimerais évidemment renouveler l’expérience.

Parmi vos influences, vous citez Leonard Cohen…

C’est une influence majeure. Pour sa musique et sa façon d’utiliser la langue. J’aime son humour. Il peut raconter quelque chose de très profond et ensuite aller vers plus de légèreté. J’adore ce mélange. J’espère tendre à cela moi-même. John Grant est une référence également. Il est dans cette lignée. Je me souviens avoir vu Leonard Cohen sur scène. J’étais en larmes mais je souriais en même temps.

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Vos paroles sont un mélange de sagesse et d’innocence. Comment parvient-ton à cet équilibre ?

J’ai besoin de cela en tous cas. Il faut de la sagesse, de la naïveté. Faire confiance à quelqu’un suit la même démarche également. Je veux garder mes instincts d’enfant. Certains artistes ont gardé cette capacité d’émerveillement, d’être touché par les choses les plus simples comme le chant d’un oiseau, les papillons, les trains par exemple. J’espère conserver cette aptitude le plus longtemps possible. Garder les yeux ouverts, ne pas être blasé : selon moi, c’est cela la vraie sagesse. Ma nièce, dont je m’occupe beaucoup et qui a trois ans, me donne des leçons tous les jours.

Avec cette forme d’innocence, vous parlez de choses intimes dans vos chansons. Parlerez-vous un jour de politique ?

Je me pose évidemment des questions sur la façon dont est dirigé le monde. Et je me demande alors : et si cent autres personnes pouvaient être à sa tête, que se passerait-il ? Ma vision est peut-être naïve mais je ne veux pas qu’elle disparaisse totalement.  Dans ce domaine, je ferais davantage confiance à ma nièce (rires) car elle a de l’empathie et de l’amour pour les gens… Je ne comprends pas le principe des frontières par exemple. Cela me dépasse complètement. J’avais mentionné ce thème dans l’un mes EP. Et si ces lignes n’existaient pas, comment irait le monde ? Mieux à mon humble avis.

Quel est le meilleur moment pour écrire des chansons et d’où vous vient cette envie de dessiner autour d’elles ?

Ces derniers mois, l’inspiration pour l’écriture me vient surtout le matin. Le dessin, c’est un moyen différent de les aborder. Le thème de la couleur revient constamment dans ma musique donc c’est une suite logique. J’ai un studio ici et je ne sais jamais si je vais commencer ma journée en écrivant ou en peignant. Si je dessine, cela peut donner un cercle, quelque chose de très simple, comme dans les grottes préhistoriques. Je suis l’inspiration du moment mais au final, cela aura un sens pour moi.

Dernière question très chauvine : une de vos chansons s’intitule La Neige. Etes-vous francophile ?

(rires) J’ai écrit cette chanson pour un ami. J’ai appris le français à l’école mais j’ai évidemment tout oublié ! J’ai mis en musique des textes en français d’une amie qui vit à Paris. Une très belle expérience. J’adore le son et le « drama » de cette langue et je comprends un peu quand des français me parlent. Mais j’adorerais me rafraîchir la mémoire !

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