Interview David Keenan : « je suis dans la tradition des bardes »

Glen Hansard, Hozier et Damien – « the national treasure » – Dempsey l’ont adoubé. On plussoie : David Keenan va faire beaucoup parler de lui. A 24 ans, le songwriter, qui a fait son apprentissage scénique très jeune dans les rues de Liverpool, livre un folk rageur qui fait la fête à la poésie. Un storytelling lettré et une musique d’un autre temps qui détonnent parmi les artistes de sa génération. On a pu le constater au Spirit Store, à Dundalk, le 10 juin 2017 (voir notre live report). Après son concert épique, on a retrouvé un jeune homme assez bouleversé d’avoir  joué à la « maison » (il est originaire d’un petit village situé non loin de là), devant la famille et les amis. Il nous a accordé quelques minutes pour qu’on aborde avec lui son parcours, ses projets et ce premier album qui se profile.

David Keenan, en concert au Spirit Store, juin 2017

Dans une interview au Irish Times, tu as dit que la musique avait été une bouée de sauvetage…

Elle a toujours été là pour me sortir la tête hors de l’eau et me sauver dans des moments compliqués. La musique et les mots -une drogue- sont en moi depuis toujours et un moyen de me trouver. J’ai commencé à écrire des poèmes quand j’avais 10 ou 11 ans. Je me souviens de la joie immense que j’ai ressenti à ce moment-là et je n’ai cessé de tenter de m’améliorer depuis.

Il y a des musiciens dans ta famille ?

Non pas du tout. Personne dans ma famille ne joue d’un instrument ni ne chante. Mon oncle Brendan, qui m’inspire, m’a toujours soutenu et m’a encouragé à suivre ma voie et à être moi-même. Il est écrivain et mes grands-parents sont des grands raconteurs d’histoire : ils m’ont donné le goût des mots. Ils m’ont fait découvrir des auteurs irlandais comme Brendan Behan (un grand dramaturge, écrivain, républicain engagé et membre de l’IRA, ndlr), Oscar Wilde, Yeats. Leurs œuvres, c’étaient les histoires qu’on me racontait pour m’endormir. J’ai eu de la chance.

D’ailleurs, tu cites Yeats dans une de tes chansons…

Oui, The Young Boy Leaves Home. Je ne sais pas vraiment pourquoi j’ai utilisé cette référence : dans la deuxième partie de la chanson, un enfant revient du paradis, tenant une plume et une lettre de Saint Pierre. Il passe devant un groupe de jeunes garçons et leur dit : « tout sera pardonné si vous changez de vie » Et les autres répondent : « mais comment ? ». L’enfant répond par la poésie, Yeats et Rimbaud…

Ce type de références ne se voit pas beaucoup parmi les artistes de ta génération. As-tu conscience d’être une énigme ?

Je suis juste abreuvé de littérature depuis mon plus jeune âge. C’est pourquoi ce soir, j’ai joué en guise d’introduction, l’un de mes poèmes. Je veux que les gens connaissent mes influences car c’est une extension de mon âme.

J’ai découvert Beaudelaire, il n’y a pas si longtemps. Je l’ai cité, sans doute pour impressionner une française ! J’aime les films de Godard, ceux en noir et blanc. En fait, j’aime tous les artistes – peintres, écrivains, poètes – qui sont capables de créer leur monde et de t’y inviter.

Ce soir, j’ai entendu les noms de Beaudelaire et Jean-Luc Godard…

J’ai découvert Beaudelaire, il n’y a pas si longtemps. Je l’ai cité, sans doute pour impressionner une française ! (rires) J’aime les films de Godard, ceux en noir et blanc. En fait, j’aime tous les artistes – peintres, écrivains, poètes – qui sont capables de créer leur monde et de m’y inviter.

De toutes les chansons que tu as écrites, Nazareth House fait partie de mes préférées. On ressent une rage dans les paroles et la façon de l’interpréter…

C’est une chanson très personnelle contre l’ordre établi et les personnes plus âgées qui sabotent la jeunesse. C’est ma façon de m’insurger. De manière générale, je chante comme si c’était la dernière fois. J’imagine que c’est de la rage, venant d’un jeune homme en colère. Je révèle mon âme sur scène. C’est parfois intense, ça peut déconcerter, mais je le fais avec honnêteté.

Mes origines irlandaises, je les porte en moi. Je suis un raconteur d’histoires, dans la tradition des bardes. On doit être fier de son identité, de puiser dans son histoire.

Tu revendiques tes origines irlandaises et tu gardes ton accent…

Cela vient naturellement. C’est étrange d’entendre des chanteurs qui tentent de singer l’accent américain. Mes origines irlandaises, je les porte en moi. Je suis un raconteur d’histoires, dans la tradition des bardes. On doit être fier de son identité, de puiser dans son histoire. Cela n’empêche pas d’être ouvert aux autres cultures. Si je vais dans le Sud de la France, je veux voir un chanteur s’exprimant dans son propre dialecte.

David Keenan, au Tara building, Hard Working Class Heroes, Dublin, octobre 2017

Tu es parti très jeune à Liverpool : c’était un moyen de t’échapper ?

Exactement. J’ai quitté l’école à 16 ans car aucun de mes professeurs n’avait suffisamment de charisme pour me la faire aimer. Et puis, j’étais rebelle à l’autorité. J’étudiais l’informatique sans conviction dans des cours proposés par l’Etat quand je suis tombé sur Diaries of a rock ‘n’ dole star, un blog de musique écrit par un gars vivant à Liverpool. Il avait à peu près mon âge et dépensait tout son argent en allant voir un nombre incalculable de concerts. Ça m’a parlé tout de suite. Je suis parti là-bas avec 70 livres dans ma poche, pensant y rester deux semaines. C’était « Alice au pays des merveilles » pour moi. J’y ai rencontré des musiciens incroyables. J’ai joué devant le Cavern Club où les Beatles, que j’adore, ont été découverts. Je gagnais de quoi payer ma chambre dans une auberge de jeunesse : c’était dur, effrayant, mais très formateur.

Une formation qui a nourri l’intensité que tu montres sur scène ?

Oui, certainement. On apprend aussi l’humilité. Tu vois par quoi ces gens passent et tu es là, avec eux. Il y a un beau sentiment d’amour et de communauté. Nous sommes tous des êtres humains. On ne devrait pas être classifié, par races, sexes, métiers. Et quand tu passes par ce genre d’expérience, tu gardes ça pour le reste de ta vie.

Je t’ai découvert grâce à Cobwebs, dont le clip a été réalisé par Myles O’Reilly mais tu as été repéré avec une vidéo virale te montrant jouant le titre El Paso dans un taxi. As-tu eu peur de n’être qu’un phénomène internet ?

Ravi que tu m’aies découvert grâce à Cobwebs ! J’aime beaucoup ce qu’a fait Myles O’Reilly. La vidéo de El Paso aurait pu être une malédiction. A l’époque, j’étais un jeune homme de 20 ans qui ne savait pas où il allait. Et cette vidéo a été faite, comme par miracle. Mais le buzz aurait pu être à double tranchant. Les gens ont adoré cette chanson que j’ai écrite quand j’avais 16 ans et que je jouais uniquement pour mes amis. Tu peux délaisser certaines chansons et ensuite retomber amoureux d’elles. C’est ce qui est arrivé pour moi avec El Paso.

Ton écriture s’est bonifiée depuis cette chanson

J’espère !  En fait, j’ai du mal à me reconnaître dans ce taxi. J’ai l’impression que le garçon qui joue est un petit frère. C’est étrange… Mon rêve, c’est évidemment d’améliorer constamment les compositions et les paroles et avoir un répertoire dont je serai fier, une fois vieux.

Tu pratiques le storytelling, dans Cobwebs par exemple…

L’écriture est une question de contrepoints, de contrastes. Ce dont parle Nick Cave d’ailleurs. On n’y pense pas qu’on est en plein processus : cela arrive comme ça. C’est comme monter à cheval et on voit ce qui se passe. Un jour, mon ami, le songwriter, Harry Hoban m’a demandé ce que j’allais faire de mon après-midi. Je lui ai répondu : « I’m off to meet an Estonian girl by the Panama Cafe » et il m’a répondu : « ce sont des paroles de chanson ». Tout ce qui est dedans, je l’ai vécu : Jervis Street, le mendiant etc. Le subconscient peut être également très inspirant : ce fut le cas avec la chanson James Dean, écrite suite à un rêve où je voyais la star voulant revenir à l’anonymat.

Tu as partagé la scène avec Mick Flannery, Glen Hansard, qui s’est également formé en jouant dans la rue, et de Hothouse Flowers…

Une sacrée expérience. Et à chaque fois – et ça je l’emporterai dans ma tombe – aucun ne m’a dit « voilà ce que tu devrais faire ». Damien Dempsey, par exemple, est une âme généreuse. Un incroyable songwriter et le premier chanteur que j’ai entendu utiliser son propre accent. Il chantait ce que je vivais dans mes années compliquées d’adolescence. Il m’a pris sous son aile. Il a plus cru en moi que moi-même. Il me donne pleins de conseils : « traite les gens avec respect, profite de la joie que procure la composition et l’écriture ». C’est un privilège de le connaître.

Tu travailles avec John Reynolds, son producteur, pour réaliser ton premier album. Comment se passe la collaboration avec lui ?

C’est impressionnant de rentrer dans ce studio hanté par les fantômes de Sinead O’Connor, Liam Ó Maonlaí et « Damo », des artistes qui m’inspirent beaucoup. Leur énergie était toujours là. John m’a guidé évidemment mais m’a laissé pleinement m’exprimer. On espère une sortie de l’album en janvier prochain. On travaille dur. Je porte mes chansons depuis toujours, je dois en prendre soin. Pour mon salut.

P.S : David Keenan sera en concert en tête d’affiche le 6 janvier au Whelan’s à Dublin.

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