Interview Lisa Hannigan : « pour cet album, je me suis mis la pression toute seule »

lisa hannigan

Le soleil se couche sur le Pont Alexandre III. Un spectacle qui ravit Lisa Hannigan : la songwriter nous attend au Flow, où elle s’apprête à monter sur scène avec son groupe, ce 3 novembre. Quelques semaines plus tôt, elle ouvrait en solo pour The Divine Comedy, lors d’une Pias Nite dans une Maroquinerie surchauffée. On discutera  évidemment de At Swim, son troisième album solo après Sea Sew (2008) et Passenger (2011), qu’elle a conçu d’abord dans la douleur avant de rencontrer Aaron Dessner de The National. Une association fructueuse car c’est son opus le plus ambitieux à ce jour. Son folk aérien prend de l’ampleur et les paroles, très sombres et à fleur de peau, témoignent d’une belle maîtrise dans l’écriture. L’attente de ce diamant noir – cinq ans quand même – en valait la peine. On tentera, à nos risques et périls, une question sur Damien Rice, qui a mis fin brutalement à leur collaboration en 2007 après les deux albums O et 9. Son ex-partenaire était présent comme elle au Michel Berger festival, organisé à Berlin le 1er et 2 octobre. « Un duo était-il envisagé ? ». Silence et yeux écarquillés… Passons notre chemin, donc. Les retrouvailles entre les deux musiciens ne sont pas pour demain… En lieu et place, on parlera de la conception de l’album, du soutien d’Aaron Dessner et d’une certaine idée de la noirceur.

Vous avez eu une panne d’inspiration quand vous avez commencé à écrire le nouvel album…

Oui, c’est vrai mais ce n’était pas si grave. Ça a juste pris un peu plus de temps que je ne le pensais. Je peinais devant ma feuille blanche et je ne savais pas si j’étais capable d’écrire d’autres chansons. Je me sentais un peu déprimée en fait. Rester bloquée comme cela vous fait perdre beaucoup de confiance en vous. Pendant un temps, je pensais même faire autre chose de ma vie. Finalement, je suis arrivée à écrire quatre ou cinq titres et j’ai commencé ma correspondance avec Aaron (Dessner de The National) qui a ensuite produit l’album. Il m’envoyait de la musique et j’écrivais dessus. Composer une chanson avec lui m’a également boostée.

Vous ressentiez une sorte de pression après les succès des autres albums ?

Il ne faut rien exagérer : ce n’est pas moi qui maintiens ma maison de disques à flot! (rires) Pour cet album, je me suis mis la pression toute seule. De celle qui est la plus compliquée à gérer. Je voulais faire un bon album dont je serais fière. A l’époque, je vivais entre Dublin et Londres. J’ai vécu un temps à Paris. J’étais un peu partout en fait et je me sentais un peu déconnectée de mes habitudes, des lieux que je connaissais. C’était agréable sur certains aspects mais ce n’est pas l’idéal quand on veut écrire des chansons.

Comment avez-vous réagi quand vous avez reçu ce mail d’Aaron Dessner qui vous proposait de collaborer avec lui ?

J’étais tellement heureuse quand j’ai reçu son mail. Il voulait savoir où j’en étais dans l’élaboration de l’album, si je voulais qu’il m’écrive de la musique ou m’aide en tant que producteur. Un mail à son image : simple, intelligent et enthousiaste. C’était un vrai cadeau car je ne savais pas exactement comment avancer plus avant. Ça a été un tel coup de fouet. Et j’adore sa musique également, ce qu’il fait au sein de The National… Après pas mal d’échanges de mails, on a fini par se rencontrer à Copenhague, voir exactement vers quelle direction on voulait aller. On a pas mal travaillé ensemble en Irlande avant de finalement enregistrer l’album.

Quels souvenirs gardez-vous de l’enregistrement dans cette église transformée en studio à New York ?

Aaron avait déjà travaillé dans cet endroit qui s’appelle Future Past. On enregistrait au sous-sol et ensuite on allait dans cette grande pièce à l’étage : on avait l’impression d’être à bord d’un navire, de ne plus être connecté au monde réel. C’était très agréable. C’était un studio à peu près normal, sans la réverbération que l’on peut attendre d’un lieu pareil. C’était pour le mieux d’ailleurs car on peut ainsi davantage contrôler le son. On a tout enregistré en une semaine. Aaron est parti avec ce qu’on avait fait et on a attendu quelques mois car il s’occupait de tellement d’albums en même temps. Il est revenu avec des idées de trombones par exemple (rires). Ce temps d’attente était bénéfique car j’ai pu prendre un peu de distance et avoir un œil neuf sur mon travail.

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Lisa Hannigan, lors de son concert au Flow. Photos de Jean-Marc Ferré

L’album aurait pu s’appeler Weather … Pourquoi avoir finalement choisi de le baptiser At Swim ?

Weather était un titre de travail qui n’allait pas forcément avec le ton de l’album. Et ensuite j’ai écrit At Swim, une chanson que je m’acharnais à terminer. Elle s’appelle désormais Undertow. Et ça m’a paru une évidence de faire l’échange et que l’album prenne ce titre. At Swim capture bien l’esprit général : être à la dérive, ne pas être en paix avec soi-même.

Et cela répond également à la métaphore de l’eau qui apparaît dans tout l’album..

Oui, c’est vrai. Ce n’est pas nouveau pour moi : elle apparaissait déjà dans les albums précédents. Je ne sais pas pourquoi j’y reviens toujours. Peut-être parce que j’ai passé beaucoup de temps au bord de la mer. C’est surtout une métaphore très riche à laquelle on peut rattacher beaucoup de sujets. A l’époque, j’avais la sensation de flotter dans quelque-chose qui me dépassait, que je n’arrivais pas à contrôler. Ce qui peut être libérateur d’un côté mais également effrayant.

Dans cet opus, vous abordez la complicité amoureuse, la mort, le sort des marginaux et des outsiders : les thèmes sont venus assez rapidement ?

Je prends les chansons une par une. Je ne suis pas assez prolifique pour avoir une idée d’ensemble de ce dont je vais parler. Je suis loin de pouvoir écrire un album-concept même si j’aimerais bien me lancer un jour. J’écris sur mes expériences, ce que je vois. Plus j’avance en âge, plus je m’intéresse à ce que vivent les autres autour de moi.

« Je ne pensais pas à forcer ou à adoucir le trait côté noirceur : je voulais que le ton choisi soit approprié à chaque chanson. Je ne voulais pas tout contrôler et me laisser guider par chacune d’entre elles. »

L’album est très noir mais vous apparaissez finalement sereine…

Hum, je ne sais pas s’il y a tant de sérénité que cela. Disons que Funeral Suit, par exemple, est une chanson d’amour porteuse d’un peu d’espoir. Je ne pensais pas à forcer ou à adoucir le trait côté noirceur : je voulais que le ton choisi soit approprié à chaque chanson. Je ne voulais pas tout contrôler et me laisser guider par chacune d’entre elles.

Côté son, j’ai été surprise par les notes électroniques sur Barton par exemple.

Pour Barton, c’était dans la logique de la chanson. Pour ce morceau, je ne savais pas comment on allait intégrer ce son. C’est Aaron qui a eu l’idée de faire appel à Bryan Devendorf de The National pour la boîte à rythme. Et je trouve que ça marche parfaitement. On l’a fait également pour Undertow et Lo. J’ai beaucoup aimé m’amuser avec ces sons, les mélanger avec de vrais instruments.

Vous avez également pas mal travaillé votre voix. On a du mal à vous reconnaître sur Prayer for the Dying

Sur Prayer for the Dying, c’était écrit ainsi, avec ces grandes notes legato. C’est une chanson tellement difficile et dure que les voix devaient atteindre une certaine force et ne pas être simplement mélodiques. C’était agréable de chanter d’une façon différente. On a essayé d’utiliser les instruments et les voix jusqu’au bout sur cet album. Travailler sur les textures et les harmonies vocales, comme je ne l’avais jamais fait auparavant.

Vous adorez la littérature : à quel point nourrit-elle votre écriture ?

Je lis beaucoup. C’est important de remplir son esprit avec les mots des autres. Cela vous met dans de bonnes conditions pour écrire de la poésie. J’imagine que cela m’influence même si je n’en ai pas forcément conscience. Je ne fais jamais de références directes à des auteurs dans mes paroles. J’ai beaucoup lu quand je n’arrivais plus à écrire. Comme les poèmes de Seamus Heaney, pour me nourrir un peu. Et j’ai été happée par Anahorish, et je trouvais qu’il avait un lien évident avec les thèmes que j’abordais dans l’album. J’ai donc voulu mettre une mélodie, des harmonies sur ce texte. Et il s’avère que j’adore la chanter la scène ! La poésie de Seamus Heaney est tellement magnifique !

Vous continuez vos études en littérature anglaise ?

J’aimerais mais, étant en tournée, je n’ai pas le temps de faire mes devoirs en ce moment (rires) ! Quand je ferai la première partie de Agnès Obel, ce sera peut-être possible. Je n’ai pas trouvé le temps d’écrire non plus. On verra, si entre les concerts, je grapille quelques moments pour cela.

Un mot sur We, The drowned, le plus beau titre de l’album selon moi. J’ai lu que c’était le premier que vous aviez fini d’écrire…

Oui effectivement et c’est également ma chanson préférée de l’album. Je me sentais très déprimée à l’époque, sur l’état du monde et les décisions qui étaient prises contre notre propre intérêt. C’est comme si on organisait notre propre sabotage. Quand je l’écrivais, cette chanson est très vite apparue forte en émotions et j’ai tout de suite compris qu’elle serait le cœur de l’album. Quand j’ai le groupe derrière moi sur scène, c’est fort mais curieusement, j’adore la jouer en solo car je retrouve le son et la puissance qu’elle avait à l’origine.

Vous avez travaillé avec votre frère Jamie qui a réalisé la vidéo de Ora. C’est important pour vous de travailler en famille ?

J’avais déjà travaillé avec lui et cela me plaisait de renouveler l’expérience. J’avais l’idée de ce théâtre d’ombres. Avec son amie Niamh Clancy, une artiste qui travaille le papier, il a réussi à transformer mon ébauche très simple de scénario (le point de départ est le portrait de leur mère en ombre chinoise ndlr) en quelque chose de très beau.  Je fonctionne souvent par idées visuelles. Pour Fall, j’avais une envie de danse mais c’est sans prétention, évidemment (rires). J’étais très contente que Mikel Murfi apparaisse dans le clip de Lo réalisé par Myles O’Reilly (qui a notamment signé celles de Knots, ndlr). C’est un acteur extraordinaire, qui a entre autres joué sous la direction du grand dramaturge irlandais Enda Walsh (Ballyturk avec Cillian Murphy ndlr). Je pensais qu’il pouvait parfaitement interpréter physiquement le thème de l’insomnie et la panique qui en découle. Je lui ai acheté le pyjama qu’il porte. Il n’a eu besoin que d’une heure pour se mettre en condition et il nous a tous bluffé.

Un grand merci à Mathilde Boulanger (Pias) qui a permis cette interview.

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